Bullshit jobs

Je viens de finir le livre « Bullshit Jobs »

Au départ il s’agissait d’un article publié dans le magazine Strike en 2013 sous le titre « On the Phenomenon of Bullshit Jobs ». Vu le succès, il a décidé de sortir un livre sur le sujet en 2018.

Un job pour briller

L’une des questions qu’on pose le plus souvent aux gens est de savoir ce qu’ils font dans la vie. C’est ainsi qu’on détermine la valeur des gens. Les demandeurs d’emploi sont considérés comme des parasites dans notre société capitaliste, malgré leurs compétences. Quand on me demande pourquoi je suis célibataire, j’explique que les femmes préfèrent un garçon qui travaille. Essayez sur Tinder et vous verrez. Sans travail, aucune chance de convaincre. Il y a de plus en plus d’isolés. Certains sont obligés de mentir pour cacher leur statut de chômeur : « freelance » (faux indépendant), intérimaire, année sabbatique, etc.

Avez-vous déjà remarqué quand vous demandez à quelqu’un ce qu’il fait dans la vie, il va vous sortir fièrement un titre de fonction, souvent en anglais, complétement incompréhensif. Vous lui demanderez « Ça consiste en quoi ? » et là il se mettra à chercher ce qu’il fait exactement et à quoi il sert. Par exemple un « Assistant Regional Sales Manager » (comme Dwight Schrute dans The Office) n’est en réalité qu’un simple vendeur de téléphones. Qu’importe la fonction ou l’utilité, l’important est d’avoir un travail.

Thérapie

Ce que j’ai apprécié dans ce livre c’est la publication des témoignages des gens. Lorsque l’auteur a commencé à recevoir les témoignages suite à son article, j’ai l’impression qu’ils ont reçu l’article comme un signe. Ils ont enfin pu avoir la confirmation qu’en réalité ils avaient un job à la con. On apprécie quand un sociologue, anthropologue ou thérapeute met un nom sur une problématique ou la dénonce. On se sent moins seul, moins incompris et cela aide pour l’acceptation.

Valeur sociale

Dans une partie du livre, l’auteur classe certains métiers en donnant le salaire mais aussi la valeur sociale produite et/ou détruite par ce job. Parmi les jobs inutiles on retrouve ceux dans le secteur des informations et dans la finance. Nous sommes d’accord pour dire qu’un analyste financier apporte moins à la société qu’un infirmier par exemple ? Pendant que l’un s’amuse avec des chiffres et des ordinateurs à détruire notre économie pour enrichir certains, l’autre est au service des gens malades.

Par exemple plutôt que de dépenser de l’argent en salaires et frais à la Poste en « customer service », « financial analyst », « managers » qui se tournent les pouces, glandent en réunions tout en faisant bosser des assistants, il serait préférable d’améliorer les conditions de travail des facteurs plutôt que de produire des rapports qui disent que les facteurs doivent faire plus ! Si on améliore les conditions de travail des distributeurs, il y a aura moins d’erreurs, moins de plaintes et plus de clients satisfaits. Mais ça, ça ne les intéresse pas, il faut constamment compliquer les choses, les bureaucratiser, faire de la paperasse pour maintenir ce système diabolique.

Dans le livre on cite deux exemples qui m’ont fait sourire : les télévendeurs qui passent leur temps à emmerder les gens au téléphone et à leur faire perdre leur temps et les gestionnaires de syndic qui existent parce que des gens qui ont choisi de vivre ensemble dans une copropriété ne peuvent malheureusement pas s’arranger entre eux.

Stress, dépression et burn-out

Les gens veulent se sentir utiles, ils veulent que leur travail contribue positivement à la société ou l’entreprise. Des travailleurs essaient de proposer des idées d’améliorations dans leur travail mais ils ne sont jamais écoutés. C’est volontaire. Ce sentiment contribue à miner leur motivation. Il y a peu de gens qui se sentent vraiment heureux au boulot. C’est la raison pour laquelle dans notre société les travailleurs se sentent moins obligés d’être fidèles envers l’entreprise (voir articles sur fidélisation des salariés et turnover). Ils savent qu’ils sont pressés comme des citrons et qu’ils peuvent être mis à la porte à tout moment malgré leurs efforts.

Avec les bullshit jobs, on a l’impression de perdre son temps à des tâches futiles, on crée de la tension qui génère de l’agressivité entre collègues, de la haine, de l’hostilité. La haine est un moteur efficace de productivité, comme la rivalité et la compétitivité. Le monde du travail est devenu malsain et sadique, ce qui crée une absence de passion et de plaisir au travail.

Notez qu’au travail beaucoup s’ennuient mais doivent se maintenir occupés comme ils peuvent. Une des règles qu’on apprend rapidement dans le monde du travail c’est qu’il ne faut jamais déranger son responsable et toujours se débrouiller seul pour régler un problème. Il ne veut pas faire votre travail à votre place mais ira vous engueuler si vous avez pris la mauvaise décision (selon lui). Il ne faut jamais lui dire que vous vous ennuyez. Allez plutôt surfer sur Facebook ou jouer à Candy Crush en cachette. Ils savent que vous vous ennuyez mais ne doivent pas voir que vous êtes occupés à autre chose. Triste mais vrai.

J’avais fait une dépression dans mon dernier boulot car je m’ennuyais trop. J’ai fini par démissionner avec les conséquences qui s’en suivent. Aujourd’hui, grâce à ce livre et d’autres témoignages, je me rends compte que c’était « normal » et que j’aurais plutôt dû « jouer le jeu », cette hypocrisie du monde du travail. Certains collègues vous disent parfois qu’ils sont débordés alors qu’en réalité ils sont soit nuls, mal organisés soit ils ralentissent volontairement leur productivité pour ne pas se retrouver à rien faire.

Au travail il est d’ailleurs recommandé de ne jamais en faire trop. Comme cette anecdote dans le livre avec des ouvriers dans une cuisine qui tenteront de booster leur productivité avant de le regretter. Plus vous en faites, plus votre manager placera la barre plus haut et sera plus exigeant envers vous. Produire plus pour gagner plus c’est du bullshit quand on est ouvrier/salarié.

Pistes

La robotisation des tâches, dont je parlais ici, aide à débarrasser les travailleurs des tâches futiles certes mais ne permet pas de lutter contre le chômage. On peut continuer à informatiser et automatiser les tâches futiles mais il faut créer des jobs tournés vers l’humain. Or, le système n’a absolument rien compris à l’intérêt de la robotisation.

Réduction du temps de travail : Y a-t’il assez de jobs utiles pour tout le monde finalement ? Probablement pas. Sauf si on réduisait le temps de travail et qu’on arrêtait d’obliger les gens à enchainer 8 heures de travail par jour, cela permettrait aux travailleurs d’être moins stressés et de se sentir plus utiles.

Revenu universel : une piste avancée par de nombreux mouvements mais pas toujours soutenue. Plusieurs personnes pensent qu’il n’est pas logique qu’on doive obliger les gens à travailler, surtout quand on sait qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le monde. Raison pour laquelle il faudrait instaurer un revenu universel et laisser ensuite chacun décider ce qu’il souhaite faire de sa vie.

La solution au chômage ?

Beaucoup de travailleurs ont un job à la con. Certains le savent, d’autres pas. Ils passent leur temps à faire un truc futile, ils sont inutiles, on pourrait les licencier ils n’auraient qu’aucun impact sur la société ou le monde. Cependant, supprimer ces jobs à la con reviendrait à perdre des emplois et créer du chômage.

Quand le premier ministre belge dit « Jobs, jobs, jobs », exhorte-t’il les entreprises à créer davantage de « bullshit jobs » ? Est-ce qu’il dit aux entreprises : je m’en fous que vous n’ayez pas besoin de bras, créez juste des postes pour occuper les gens inoccupés. On sait que les gens sont payés à ne rien faire mais ce n’est pas grave. Par exemple, on peut créer un poste de manager chargé de chapeauter un autre manager, qui chapeaute un assistant qui sera assisté par un autre assistant qui s’ennuie déjà dans son travail. Ce serait comme si, pour créer de l’emploi, une société d’emballage créait un poste de « désemballeur » pour engager d’autres « réemballeurs ». C’est absurde mais c’est parfois la réalité. Imaginez des gens dans des bureaux qui bossent dans un département Supply Chain qui passeraient la journée à se tourner les pouces. Ils ne servent absolument à rien puisque la Warehouse fait tout le travail. Ils se disent « Supply Chain Analyst » mais personne n’en a rien à cirer de l’analyse qu’ils pondent. C’est comme si j’engageais un gars pour surveiller les statistiques de mon blog et que son boulot consistait à me les recopier et me les envoyer.

L’exploitation des bénévoles

La nouvelle mode aujourd’hui pour profiter du chômage élevé est d’exploiter des étudiants, des « faux stagiaires », des bénévoles au lieu d’offrir du travail aux demandeurs d’emploi. Par exemple les journalistes n’ont aucune créativité. Ils se contentent de se promener sur les réseaux sociaux pour piquer les idées des blogueurs, « influenceurs », youtubeurs, militants de terrain, etc. Ils ne font que relayer, parfois sans citer la source. C’est ce qui explique aussi la baisse de la qualité de l’information. Prenez par exemple un torchon comme Sudpresse qui publie chaque jour les publireportages tout prêts distribués par les cabinets des politiciens et institutions publiques. Un article traite de ce phénomène de l’essor de ce volontariat qui crée de la richesse pour les entreprises.

https://www.jacobinmag.com/2014/05/the-rise-of-the-voluntariat/

L’auteur

David Graeber est un anthropologue, professeur à la London School of Economics et considéré comme « un militant anarchiste ». Il était une des figures du mouvement « Occupy Wall Street ». Il a également écrit un livre sur la bureaucratie.

Table des matières

 

Articles

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bullshit_jobs
https://www.20minutes.fr/economie/2336703-20180914-bullshit-jobs-revenu-universel-gens-accepteront-plus-metier-aucun-sens-estime-david-graeber
https://trends.levif.be/economie/politique-economique/pourquoi-les-bullshit-jobs-ou-jobs-a-la-con-existent-et-prosperent/article-opinion-955199.html
https://www.lesechos.fr/09/01/2018/lesechos.fr/0301121201418_les—bullshit-jobs—sont-l-avenir-du-capitalisme.htm
http://partage-le.com/2016/01/a-propos-des-metiers-a-la-con-par-david-graeber/
https://lesmoutonsenrages.fr/2015/05/02/le-phenomene-des-emplois-bidon-david-graeber/
https://www.rtbf.be/classic21/article/detail_pourquoi-les-bullshit-jobs-ou-jobs-a-la-con-existent-et-prosperent?id=10022178
https://www.letemps.ch/economie/bullshit-jobs-se-multiplies-facon-exponentielle-dernieres-decennies
https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/36325/reader/reader.html#!preferred/1/package/36325/pub/52687/page/8
https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/04/22/dans-l-enfer-des-jobs-a-la-con_4907069_4497916.html
https://www.welcometothejungle.co/articles/bullshit-jobs-theory
https://www.vice.com/fr_be/article/59qw5d/votre-job-ne-sert-a-rien

Vidéos







« L’incapacité des autres espèces à développer des langages du type des langages humains provient-elle de l’absence chez elles d’une qualité spécifique de l’intelligence plutôt que d’une limitation de l’intelligence commune, comme le pensait Descartes ? Ce débat est traditionnel. Il y a, par exemple, les condamnations dédaigneuses d’Antoine le Grand, l’un des principaux représentants des idées cartésiennes dans l’Angleterre du XVIIe siècle. Il parle de « certaines populations des Indes qui pensent que les singes et les babouins qui abondent autour d’elles sont douées d’entendement et qu’ils sont capables de parler mais ne veulent pas le faire par crainte d’être exploités et contraints de travailler ». Dans certaines vulgarisations hâtives de travaux actuels, par ailleurs intéressants, on affirme pratiquement que les singes supérieurs ont la capacité de langage mais qu’ils n’en ont jamais fait usage. Ce serait un miracle biologique surprenant, vu l’énorme avantage, du point de vue de la sélection, que constituent des capacités linguistiques même minimales; que dirait-on d’un animal qui possèderait des ailes et n’aurait jamais pensé à voler ? » Noam Chomsky, Réflexions sur le langage, 1975, tr. fr. J. Milner, B. Vautherin et P. Fiala, Maspero, 1977, p. 54.

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